Worldbuilding: une définition
Cet article est la retranscription partielle de “Le worldbuilding, c’est quoi?” (SE1EP1, podcast La Worldbuildeuse).
Il faut de tout pour faire un monde, mais il faut surtout commencer par les bases. Cet article pose une question essentielle : qu’est-ce que le worldbuilding et comment ça marche ?
Commençons par dire que le worldbuilding se retrouve dans de nombreux média: romans, bande dessinée, cinéma, séries, jeux vidéos ou encore jeu de rôle. Les fans de l’imaginaire adorent y passer du temps mais il est fréquent de se laisser déborder par cette tâche infinie. Les autrices qui m’ont partagé leur expérience, d’ailleurs, reflètent une variété d’approches:
« Je ne sais pas où me situer. Selon les romans, soit j’anticipe tout, au niveau des lieux et systèmes dans les détails, soit j’improvise au fil de l’écriture. Je n’ai jamais la même méthode. Souvent, on se prend trop la tête sur la préparation, sans jamais écrire l’histoire. »
Sandrine Alibaud (@alisan.reve), autrice de Sylned, une duologie SF
« Pour moi c’est la base avant même de commencer à écrire ! C’est tout ce qui est sous l’iceberg et qui permet de construire l’histoire ! »
Océane (@oceansswriting), autrice d’Edenium, une dystopie YA
Le worldbuilding, c’est quoi?
Le mot anglais worldbuilding signifie « construction de monde » et est employé depuis les années 1960 dans la science-fiction et la fantasy. Au cours de mes recherches, j’ai aussi trouvé l’expression « world making ». (fabrication de monde), ou bien « univers fictionnel », « monde secondaire », ou encore « lore ». Le lore, mot anglo-saxon qui se traduit par « savoir » (comme dans folklore, littéralement savoir populaire), désigne, dans le cas de l’imaginaire, l’arrière-plan fictif ou le contexte qui sous-tend une histoire. Toutefois, les termes « univers fictionnel, monde secondaire et lore » sont plutôt le résultat du worldbuilding que le worldbuilding lui-même.
Le worldbuilding, en effet, n’est pas qu’un décor. C’est un processus qui permet d’élaborer un monde inventé, avec une cohérence interne. Cela peut passer par des cartes géographiques imaginaires, l’invention d’espèces surnaturelles, de langues, de systèmes de magie ou encore de technologies complexes, pour ne donner que quelques exemples.
Quand on pense au worldbuilding, on imagine souvent des univers très riches et étendus. L’exemple le mieux connu est celui de l’incontournable J.R.R. Tolkien. Ce professeur britannique, qui enseignait les langues à Oxford, a œuvré à l’élaboration de la Terre du Milieu des années 1920 aux années 1960. Il n’utilisait pas le mot worldbuilding, qui n’était pas encore employé à son époque, mais il distinguait le monde réel, qu’il nommait « primary world » (monde primaire) et le monde secondaire (secondary world), celui qui vit dans l’esprit de l’auteur. Tolkien s’est tellement passionné pour cet univers qu’il a inventé une géographie, des langues, des peuples, une mythologie et une histoire pour lui donner vie. Ses romans et récits, Le Seigneur des Anneaux, Bilbo le Hobbit ou bien Le Silmarillion, ne sont qu’une partie de ce monde immense qui les dépasse. Par ailleurs, Tolkien a eu une influence énorme sur la fantasy par la suite, au point qu’on aboutit parfois à des clichés : cartes innombrables, langues aussi fictives qu’impraticables, grands elfes magnifiques et immortels, ou bien nains barbus et ronchons, toujours la hache à la main.
Maximalisme vs minimalisme
Pourtant, on peut très bien créer un bon worldbuilding minimaliste mais efficace, surtout dans les romans courts ou les nouvelles, qui sont des formes plus expérimentales. L’idée est d’esquisser suffisamment l’univers pour raconter une histoire, sans se perdre dans les détails. C’est souvent l’occasion de tester des idées très originales, qui seraient compliquées à développer sur la durée.
C’est justement le cas de SOMA, un petit roman écrit par Floriane Soulas, paru en 2025 aux éditions Robert Laffont (collection Ailleurs et Demain). SOMA est un récit d’anticipation centré sur Risa, une cyborg chez qui le corps humain et la technologie ont fusionné. L’action se déroule dans Neolutetia, un Paris futuriste esquissé à grands traits. Pas de plan précis de la ville, rien sur son histoire, mais quelques éléments évocateurs, comme le quartier de Méchathédrale. Dans Neolutetia, les humains deviennent accrocs à la réalité virtuelle, connectent leurs cerveaux et les fusionnent avec des modules d’intelligence artificielle, ou bien remplacent leur bras par une prothèse sophistiquée en guise d’armement.
Mais ces innovations aggravent les inégalités sociales : C’est la raison pour laquelle un groupe de femmes rebelles créent l’Enclave, un espace dissident dont le but est de porter secours à d’autres femmes et de concevoir des technologies plus douces et mieux partagées.
En 160 pages, grâce à quelques éléments bien choisis et évocateurs, Floriane Soulas fait apparaitre tout un univers sous nos yeux. Le worldbuilding est bien calibré à l’échelle du récit et permet de raconter l’histoire de Risa, tout en soulevant des questions sur les évolutions de notre société.
Le worldbuilding, au service de l’histoire
Vous l’aurez compris, le but du worldbuilding est de créer un monde cohérent, avec ses logiques et ses propres écosystèmes naturels et sociaux. Répétons-le: ce n’est pas un simple décor, mais un élément-clé du récit imaginaire. En effet, les caractéristiques de ce monde vont entrainer des accidents, des tensions ou des contraintes, ce qui va permettre de forger des arcs narratifs. Pour reprendre les mots d’Océane ci-dessus : « C’est tout ce qui est sous l’iceberg et qui permet de construire l’histoire ».
Prenons un nouvel exemple classique, celui de Dune. L’auteur américain Frank Herbert a écrit ce cycle de science-fiction entre les années 1960 et les années 1980. Son worldbuilding mêle écologie, politique et religion. Il part d’une planète, Arrakis, qui est presque totalement dépourvue d’eau mais qui dispose d’une ressource exclusive, aux propriétés extraordinaires: l’épice. Or, la difficulté à se procurer de l’eau, ainsi que la convoitise suscitée par l’épice, vont avoir de réelles implications géopolitiques et religieuses, que l’on va suivre à travers la famille Atréïdes et le peuple Fremen. Dans Dune, l’histoire s’adosse solidement au worldbuilding.
C’est sans doute pour cette raison qu’on s’efforce de soigner le worldbuilding dans les genres de l’imaginaire, en faisant des recherches, en se documentant, en réfléchissant à ce que chaque élément introduit dans l’univers fictif peut générer comme conséquence. Mais à l’inverse, comme le rappelait Sandrine Alibaud au début de cet article, il faut aussi savoir revenir à ce qui est essentiel : raconter une histoire. C’est un équilibre que je trouve délicat à trouver et à maintenir.
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En résumé, on peut dire que la qualité du worldbuilding ne repose pas sur sa densité : il peut être minimaliste comme dans SOMA ou maximaliste comme chez Tolkien. En revanche, un bon worldbuilding doit être cohérent et surtout, est toujours au service d’une histoire à raconter : il la nourrit et parfois même lui donne naissance.
À tout seigneur tout honneur… un worldbuilding dense chez Tolkien, mais est-ce la seule option?
SOMA, pépite francophone signée Floriane Soulas: un worldbuilding minimaliste mais efficace
Dans Dune, toute l’histoire s’adosse au worldbuilding écologique d’Arrakis.